07/03/11

We are family.


Le train de 8h30 en direction de Londres est presque vide, du moins en 1ère classe où je suis installée. J’ai réussi à obtenir une place à prix décent sans avoir à vendre un rein de Gugu, alors je profite de ne pas avoir à replier les genoux jusqu’à mon menton pour tenir dans l’espace qui m’est alloué et à ne pas subir les effluves du bacon sandwich matinal mêlées à l’odeur de dejections chevalines du café « fairtrade » vendu dans le bar boutiques du pendolino Virgin. Nous ne sommes que 3 dans le wagon, un businessman collé à son Blackberry, une dame à lunettes en écailles de pangolin qui lit Aesthetica et moi avec mon manteau léopard de pute ukrainienne sur le dos, Paradoxical Undressing de Kristin Hersh sur les genoux et les écouteurs de mon iPod plein de podcasts passionnants comme « Farming Today », « Medical Matters » et « David Attenborough’s Life Stories » (BBC Radio 4, première sur le fun) sur les oreilles.

Je ne suis pas du genre à m’exclamer « OUH regarde Bernard, il y a des essuies-mains au citron GRATUITS en première ! » et de les fourrer rapidemment dans mon sac parce que « c’est mon droit Bernard, tu as vu ce qu’on a depensé ? C’est compris dans le prix ! » . Je ne suis même pas allée réclamer le « complimentary pack » reservés aux nantis tandis que les hordes de passagers de seconde classe se battent pour dépenser leurs deniers gagnés à la mine en achetant le Sun et un flapjack caramel à 642 calories.

J’avais décidé de passer la journée à Londres pour me rendre à la fête d’anniversaire de ma nièce, 6 ans, et d’en profiter pour voir ma soeur avec qui j’ai une non-relation. On ne s’appelle pas, on ne se maile pas, on ne se texte pas, on ne se voit que rarement. Je me suis occupée de sa fille de nombreuses fois par le passé, n’oubliant ni Noels, ni anniversaires, ni 1er jour d’école, mais l’attitude de ma soeur à m’ignorer, sans que ce soit fait consciemment, me désole.

Je passe la matinée à errer dans Angel, flanant devant les petites boutiques d’antiquités et buvant un latte dans un café à une table à coté de parents accompagnés deux enfants si beaux qu’ils figureraient sans problème dans le catalogue de la collection Printemps/ Ete 2011 de Tommy Hilfiger kids.

L’appartement est dans un bloc d’immeubles glauque, situé dans un district de Londres qui craint, bizarrement positionné entre deux quartiers bobos. Ma soeur habite au 11ième étage d’un Council Flat, un equivalent des HLM français, avec sa fille au père inconnu, sous-louant une des 4 pièces disponibles à un ami, les laissant sans salon, qui est devenu la chambre de ma soeur et l’endroit où ma niece est souvent laissée à son propre ennui devant la télé ou le lecteur de dvds portable pendant que ma soeur passe tout son temps libre (elle ne travaille pas) sur son ordinateur.

L’appartement est rempli de choses, de trucs, de machins, il y a à peine de la place pour s’asseoir. Ma soeur me propose un thé et me laisse le boire, seule, sur une chaise de la cuisine à coté de la caisse puante du chat. Je regarde autour de moi et voit les papiers peints qui se décrochent du mur, les traces d’humudité sur les plafonds, les pans entiers de placards recouverts de dessins au feutre que ma niece a du produire sans que ce soit jamais nettoyé. Je fais remarquer à ma soeur qu’il n’y a plus de papier dans les toilettes « Va dans la cuisine, il y a du Sopalin » est sa réponse.

Je coupe les ongles de ma nièce, qui sont longs et noirs. A part ça, elle est jolie dans sa robe rouge et blanche et met fièrement les petites ballerines à fleurs que je lui ai apporté. Elle n’a pas l’air malheureuse. Elle attend impatiemment que le taxi passe nous chercher et nous emmène à la fête d’anniversaire que sa mère lui a préparé. C’est ce qui me frustre le plus je crois : je sais ma soeur capable mais elle choisit toujours la facilité, ce qui va l’arranger.

Elle a préparé une enorme valise de vetements, jouets et livres qu’elle a conservé pour Gugu et me donne un cadeau à lui remettre pour Noel, mais elle ne l’a pas emballé car elle « n’a pas eu le temps » bien que je sais pertinemment qu’elle lui a acheté en décembre et qu’à part emmener et chercher ma nièce de l’ecole, elle ne fait pas grand chose de ses journées.

Je me sens coupable de la juger mais je ne la comprends pas. Si seulement nous n’étions que différentes, je pourrais peut etre essayer mais ce n’est pas le cas, elle vit d’une façon qui me depasse et j’ai peur pour elle, peur que celà ruine l’avenir de ma nièce.

Et j’irais meme plus loin : je crois que j’ai honte de ma soeur. Je crois que si ce n’etait pas ma soeur, je ne l’aimerais pas. Pas parce qu’elle vit dans une tour mais parce qu’elle a perdu toutes les valeurs que mes parents nous ont inculqué, qu’elle ne voit pas le mal potentiel qu’elle fait à sa fille. Elle pourrait très facilement travailler mais prefere vivre des aides sociales et du fait qu’elle est une mère célibataire. Que la famille qui l’a toujours soutenue et acceptée est qualifiée de « chiante », qu’elle est arrivée à l’enterrement de son parrain, le frère de ma mère, en mini-jupe ras la touffe et blouson tête de mort, qu’elle ne peut pas passer un repas sans jouer à un jeu sur son téléphone. C’est une adolecente mal-elevée de 36 ans.

La fête d’anniversaire etait réussie. Des gamins couraient partout, le sourire aux lèvres, et ma soeur etait parfaite en animatrice de Musical Statues, Pass the Parcel et la classique Piñata. C’est pour ça que je ne veux pas laisser tomber. Parce que j’ai toujours espoir que tout ça change et que je veux être là au cas où elle en a besoin. Je ne me place pas en fille parfaite et irréprochable, mais j’ai envie de croire qu’au moins, en ce qui concerne Gugu, je fais du mieux que je peux.

Je jette ma dernière cigarette de la journée, seul luxe que je me permets quand je suis loin de Gugu, avant de remonter dans le train vers Birmingham. Cette fois, je suis en 2nde classe et le train est bondé de monde. Je m’assieds près de la fenêtre, vaguement nauséeuse de cette Mayfair dont je n’ai plus l’habitude, et pose mon casque sur mes oreilles, esperant me défaire de tous les sentiments de gachis qui m’assaillent, je veux fuir au plus vite.

Un type s’installe à coté de moi et s’endort presque aussitot. Je le regarde vasciller dangereusement en ma direction jusqu’à ce qu’il s’ecroule sur moi comme un poids mort. Il se relève brusquement et s’excuse à profusion. Il me demande d’où vient mon accent. Le piège se referme : il me tient la jambe jusqu’à Birmingham en me racontant ses voyages en Europe dans le moindre détail. Il me promet de me dédicacer une chanson dans le programme qu'il anime sur une radio du Shropshire. Tant qu’à faire, je lui demande de passer « Destination anywhere » des Marvelettes.

Même si je ne l’entends pas, je sais que quelqu’un s’y reconnaitra forcément.