Dans 1 mois et 5 jours, Gugu aura 2 ans. « Le temps s'en va, le temps s'en va, madame ;
Las ! Le temps, non, mais nous nous en allons. » me disais-je, toute d’humeur ronsardienne que j’etais ce jour-là (j’aime donner une tournure dramatique aux évènements du quotidien et draper mon corps meurtri d’un linceul de poésie en buvant mon skinny chai latte sur ma réédition du fauteuil oeuf d’Arne Jacobsen).
Avoir un enfant, un petit être tout neuf, tout frais, tout rose, qui sent bon (mais un peu le pet froid aussi) et qui ne sait pas encore comme le monde dehors est moche et sale ramène inexorablement à sa propre décrépitude.
Quand on est un être cynique et peu emprunt au gif animé de licorne 1er degré comme moi, on apprend les règles d’utilisation de l’enfant en réseau social : sur Facebook, il est de bon ton de poster quelques photos de la créature et d’attendre patiemment les commentaires de ses « amis » sur l’incroyable grace et mignonneté de notre progéniture, commentaires que publiquement nous rejeterons en les traitant de « niais » mais qu’en privé nous relirons avec en nous disant que Jean-Pâté, un type vaguement croisé à une soirée Samba dans une discothèque de Gueugnon en 2001, a drolement raison et que notre « petite puce » (ou « petite crevette si vous faites dans le fruit de mer) est effectivement terriblement « choupignonette ».
Sur Twitter, c’est plus simple, tu dois juste faire croire que tu es une mère vaguement indigne (mais aimante)(mais indigne). Le follower n’est pas interessé (à tort) de savoir si ton adorable chérubin a vomi ses carottes sur la couette Cath Kidston de Maman, qu’elle a eu en soldes, certes, mais quand même ça fait chier, ou si il a fait une formidable peinture impressionniste du chat des voisins qui te pousse à penser qu’il est probablement la réincarnation de Sisley avec le business acumen de Bernard Tapie (parce que bordel, il faudra bien les vendre ces croûtes).
Mais en vérité, je vous le dis (Saint Jean m’a piqué tous mes meilleurs débuts de phrase), derrière les portes closes, je suis une mère gentille, patiente, je réclame bêtement « des bisous » et « des calins » en chassant Gugu à travers la maison (mais elle préfère largement me donner des coups de boule dans le menton), je m’occupe bien d’elle, m’inquiète quand elle n’a pas fait caca depuis 2 jours ou a le front « un peu chaud » (hein ? tu trouves pas ? hein ? je crois que je l’ai entendu tousser cette nuit. SISIJETEJURE. Comment ça elle a une température de 37 ? c’est IMPOSSIBLE, ce thermomètre doit être cassé. Vas-y, prends ta temperature pour voir. 36 ? AH TU VOIS C’EST CE QUE JE DISAIS).
Alors le monde peut continuer à être moche et sale, le cynisme ne passe pas notre porte, je bois du thé au chat en compagnie de Teddy l’ours blanc et du bébé Corolle qui sent la vanille, je sais que ça ne durera que le temps d’un battement de cils, alors je préserve et entretiens ces moments comme les jolies fleurs d’un jardin éphémère.
