Il y a l’été indien et puis il y a l’hiver anglais.
Je marche dans la boue marronnasse épaisse et glissante des feuilles mortes sur le trottoir longeant Warley Woods. Les grands arbres sont stoïques et aussi indifférents à mon passage qu’à la pisse des chiens qui couvre leurs troncs plein de mousse moite. Il fait froid et j’avance dans le brouillard, la bouche et le nez cachés dans ma grosse echarpe de l’année dernière. Impossible de penser, il faut se concentrer sur chaque pas pour ne pas tomber et quand même marcher assez vite pour ne pas rater le bus de 7h54.
Toujours les mêmes personnes qui attendent sous l’abribus jaune et vert. Quelques gamins qui vont à l’école, cette mère avec ses deux enfants qui mangent des chips, cette grosse infirmiere en tenue du NHS. Quand l’un manque à l’appel, on se sent presque perdu.
J’ai tellement hâte que tout ça finisse. Et tellement peur.
Quels que soient mes sentiments sur ce pays et les raisons pour lesquelles je veux le quitter, ma fille est née ici, ce sont ses racines et elles sont donc un peu devenues les miennes. Le problème des décisions, c’est que l’âge dicte leur caractère irreversible. Je me sens parfois prisonnière des autres alors que je suis foncièrement une fille indépendante. Du moins, c’est ce que j’aime croire.
A-Boy tous les jours me lance de nouvelles idées, au cas où je ne serais pas bien convaincue qu’il n’a pas vraiment envie de se retrouver en France à nouveau.
« Et si on partait en Argentine ?
- Mais quelle bonne idee, nous qui parlons couramment espagnol ! Je pourrais reciter à tout le monde avec fierté La senorita del abanico va por el puente del fresco rio que j’ai appris en 1ère.
-Moi je sais dire tortilla, c’est un bon debut non ? Et puis il y a beaucoup de Gallois en Argentine, je ne serais pas trop depaysé. Par contre j’aime pas trop Shakira.
- Elle est colombienne.
- Ah ouais, je me disais bien qu’elle devait se droguer »
Il est comme un gamin lâché chez Countries’R’Us, proposant le Japon, la Suède, la Belgique, ah mais non pas la Belgique parce qu’on lui a volé son sac en 1998 et qu’il n’a pas encore pardonné au peuple, la Mongolie, le Bhoutan du Sud-Ouest mais bon pas l’Italie quoiqu’on pourrait y reflechir quand même parce qu’il y a des pizzas.
Il se tait et retourne écouter son podcast sur Hume enfoncé dans le Togo abimé, bien content de me laisser méditer sur ses bonnes paroles.
Gugu lève les yeux de son Moomin, me regarde et dit :
« Oh dear »
