Il paraîtrait que depuis que je suis en Angleterre, je suis devenue une femme (oui parce qu’avant, j’étais un chevreuil). C’est ma mère qui me l’a dit. Comme on ne se voit plus aussi souvent qu’avant, j’ai forcément droit à des commentaires lors de nos entrevues. En général, ils se succèdent de la façon suivante :
- mon poids
- la peau de mon visage
- ma coupe de cheveux
- mes vêtements
- mon alimentation
L’été dernier, j’ai bien vu à la tête de ma mère que rien n’allait. Bon bien sur, c’est ma mère, donc elle ne va pas me dire « Dis donc t’aurais pas un peu un gros cul ? » mais parfois, les regards en disent aussi longs.
Si les regards pouvaient parler, ce serait quand même pas chouette, parce que d’abord on aurait une bouche dans l’œil et on aurait vraiment l’air con et aussi parce que ça dirait tout le temps ce qu’on pense alors on pourrait pas du tout mentir en disant « Ben oui il est mignon ton nouveau mec Nicole, non non j’te jure, cette chemise lui met vraiment le nez en valeur ». Non, notre regard il dirait « Ma pauvre Nicole, tu t’es encore ramassé un tas au Trinity hier soir et puis cette chemise hawaïenne, je suis désolée mais même Carlos voudrait pas pas être enterré dedans ».
Mais quand je l’ai vu il y a quelques semaines, j’ai vu l’ «Approbation », le truc qui est aussi rare à voir qu’un léopard des neiges. D’ailleurs, j’ai ouï dire que les approbations parentales sont vérifiées et répertoriées par le Vatican.
C'est-à-dire que depuis l’été dernier, j’ai perdu 5 kilos, j’ai commencé le yoga (oui, bon, vous pouvez rire tant que vous voulez hein mais je fais tellement bien la position de l’arbre que l’autre jour un chien a failli me pisser dessus), j’ai arrêté le thé et le café, je mange super équilibré, mes cheveux sont très chouettes et je suis constamment suivie par des petits faons qui me lancent des pétales de roses (du coup, ils se cassent souvent la gueule parce que jeter des roses quand on a les 4 pattes collées au sol, c’est pas facile).
Je regarde ma mère et vois ses yeux remplis de fierté et d’amour, elle repense à ce jour de 1976 où elle a annoncé à mon père qu’elle était enceinte, comme elle a pleuré de joie en attendant que son enfant prodigue grandisse dans son corps, comme les gens lui laissaient la place dans le bus avec un grand sourire, comme la boulangère lui disait qu’elle était épanouie et rayonnante pendant ces 9 mois de bonheur, comme elle était émue lorsqu’elle a vu apparaître à ses yeux un joufflu baigneur qui serait avocat ou présentateur de M6 boutique, la fierté qu’elle a ressenti en présentant sa fille à sa famille et à ses amis, ses premiers pas, ses premiers mots, son premier anniversaire, le premier spectacle de gym rhytmique, l’habit traditionnel alsacien porté lors de l’inauguration du centre socioculturel de Hoenheim en présence de Hugues Aufray, les histoires du soir, les vacances heureuses, et j’en passe….
Ah mais mes enfants, comme l’Approbation est éphémère.
Maman s’est soudain souvenue que elle, elle n’avait pas perdu 5 kilos, et que même si elle les perdait, cette grande chose d’1m75 avec ses supers cheveux lui avait détruit le corps dont elle avait été si fière, et puis les hémorroïdes, les nuits sans sommeil, les 3 petits cochons lus 7 fois à la suite à 4h du mat pour calmer les angoisses, les colliers de nouilles et autres cendriers en rotin de la fête des mères, les « je te detesteeeeeeuh !» de l’adolescence, les vergetures, la peau d’orange, Françoise Dolto….
« Bon ok ma grande, t’as perdu quelques kilos, mais la vraie question c’est : quand est ce que tu vas enfin te décider à passer ton permis de conduire ? »
Je t’aime Manman.
