Je peux pas croire que c’est le dernier jour de l’année et que j’ai une coupe de cheveux aussi pourrie. Mon bonnet blanc vissé sur la tête, je rentre dans le Starbucks au coin de New Street, commande un espresso et un brownie à la serveuse polonaise et je m’assieds au bar, contre la fenêtre, à quelques pas des escaliers qui mènent aux toilettes. Pas d’inquiétudes, les gens qui vont chez Starbucks ne font pas caca, bien qu’ils boivent de gros cafés latte au caramel et mangent des gateaux organiques à la carotte en écoutant une compile de lounge avec Corinne Bailey Rae dedans. Non, les gens de Starbucks sont assis là, bien poliment et ils se font gouter leurs gros gateaux et leurs gros cafés et c’est bien comme ça.
Moi je voudrais bien fumer une cigarette mais je peux pas, alors je fais rien, je suis assise là et je partage rien avec personne. A un moment je demande l’heure à un monsieur mais il ne me propose pas de gateau. Mais moi je m’en fiche, j’ai mon brownie et mon espresso et je regarde les gens dans la rue et ils me regardent avec mon bonnet et on se sourit pas parce que quand meme on est pas à Disneyland.
Les gens sont gros et moi je pense Putain ils sont gros mais après je pense que mes cheveux sont nuls et que je déteste cette coiffeuse qui a cru que "Je veux garder la longueur, et pas de dégradé s’il vous plait", en fait ca voulait dire "Bonjour Madame, je voudrais la même coupe que Bon Jovi en 82 et en plus je veux que ca me coûte un bras".
Je pense que ce soir je vais rien faire du tout et que ca va être chouette. Toyboy et moi on a été invités à une fête mais on veut pas y aller. Pourtant, le chauffage est cassé chez nous et on aurait pu boire et se nourrir gratuitement mais bof, bon, chez soi c’est bien aussi et puis comme le chat nous avait ramené un gros rat mort pour Noel, peut-être que là on va avoir un autre cadeau cool.
Je profite de ne rien faire du tout, de ne penser à rien, surtout pas à mon travail que je n’aime pas. Je me sens complètement à coté de la plaque. J’ai trouvé un boulot dans une très grosse entreprise et le mot "intruse" est presque inscrit sur ma gueule. Non, vraiment, j'ai rien à foutre là. Eux semblent penser que si, j'ai à foutre mais je me sens en total décalage. Je m'ennuie, toute la journée, les yeux plantés sur l'écran de l'ordi. A la fin de la journée, je me sens abrutie et j'ai perdu 8 heures de ma vie. Meme le bon salaire ne parvient pas à me motiver. Je n'arrive même pas à faire semblant. J'ignore à moitié les gens, je suis dans mon coin et je ne participe pas. Je m'en contrefous des anniversaires, des repas de Noel, des gens qui vont au pub. Je bosse avec quelques français et j'ai pas envie de leur parler, de savoir pourquoi ils sont là ou si ils se reproduisent avec des autochtones.
Je me dis mais qu'est ce que je fous là, il pleut et en plus on est tellement cons qu'on habite au milieu d'une île. Des fois je le dis à Toyboy, je lui dis quand même on pourrait aller au bord de la mer, ce serait bien. Mais je crois pas qu'il pense que je suis sérieuse, et puis lui, il est bien, là.
Et moi comme d'habitude je rêve d'ailleurs. Il y a certaines choses auxquelles je ne peux me résoudre, et faire un boulot à la con en fait partie. Evidemment, c'est pas comme si j'avais vraiment le choix, mon père ne possède pas les hotels Ibis et je n'ai aucun talent particulier dont je pourrais me servir pour faire un travail superbien.
Je suis au Starbuck et je pense à tout ça, perchée sur mon tabouret de bar, avec mon bonnet, les jambes qui balancent dans le vide, attendant sagement que les magasins ouvrent, je pense à une chanson, je bouge la tête un peu, je regarde les gens dehors et les gens dehors ne me regardent plus, parce que, merde, la vie c'est pas Disneyland.
Mon brownie est fini, je me lève, traverse la salle et je n'y pense plus.
Demain est une autre année.
