19/07/11

Save as draft


Nous avions l’habitude de nous rendre dans ce petit café, une copie de Starbucks et autres Costa à échelle locale. Nous prenions place sur les canapés individuels couverts de cuir marron usé jusqu’à la corde du fond de la petite salle et nous nous vautrions l’un en face de l’autre, lui avec son thé noir sans sucre, moi avec un cappucino dont je ne buvais que la mousse de lait agrementée d’un peu de chocolat en poudre. Nous échangions des banalités sur la semaine passée, essayant en vain de trouver une forme de normalité à une relation insensée.

Je ne sais plus vraiment comment nous en étions arrivés là. Je ne sais même plus vraiment comment nous en sommes sortis.

J’écoutais beaucoup « The Dark End of the Street » à cette époque, persuadée que ce morceau nous illustrait parfaitement. Toujours ce besoin de rendre les choses romantiques et dramatiques pour ne pas voir qu’elles sont probablement juste un peu moches et sales.

Ce sentiment que ta vie n’est qu’un brouillon de ce qu’elle aurait pu vraiment être.

07/03/11

We are family.


Le train de 8h30 en direction de Londres est presque vide, du moins en 1ère classe où je suis installée. J’ai réussi à obtenir une place à prix décent sans avoir à vendre un rein de Gugu, alors je profite de ne pas avoir à replier les genoux jusqu’à mon menton pour tenir dans l’espace qui m’est alloué et à ne pas subir les effluves du bacon sandwich matinal mêlées à l’odeur de dejections chevalines du café « fairtrade » vendu dans le bar boutiques du pendolino Virgin. Nous ne sommes que 3 dans le wagon, un businessman collé à son Blackberry, une dame à lunettes en écailles de pangolin qui lit Aesthetica et moi avec mon manteau léopard de pute ukrainienne sur le dos, Paradoxical Undressing de Kristin Hersh sur les genoux et les écouteurs de mon iPod plein de podcasts passionnants comme « Farming Today », « Medical Matters » et « David Attenborough’s Life Stories » (BBC Radio 4, première sur le fun) sur les oreilles.

Je ne suis pas du genre à m’exclamer « OUH regarde Bernard, il y a des essuies-mains au citron GRATUITS en première ! » et de les fourrer rapidemment dans mon sac parce que « c’est mon droit Bernard, tu as vu ce qu’on a depensé ? C’est compris dans le prix ! » . Je ne suis même pas allée réclamer le « complimentary pack » reservés aux nantis tandis que les hordes de passagers de seconde classe se battent pour dépenser leurs deniers gagnés à la mine en achetant le Sun et un flapjack caramel à 642 calories.

J’avais décidé de passer la journée à Londres pour me rendre à la fête d’anniversaire de ma nièce, 6 ans, et d’en profiter pour voir ma soeur avec qui j’ai une non-relation. On ne s’appelle pas, on ne se maile pas, on ne se texte pas, on ne se voit que rarement. Je me suis occupée de sa fille de nombreuses fois par le passé, n’oubliant ni Noels, ni anniversaires, ni 1er jour d’école, mais l’attitude de ma soeur à m’ignorer, sans que ce soit fait consciemment, me désole.

Je passe la matinée à errer dans Angel, flanant devant les petites boutiques d’antiquités et buvant un latte dans un café à une table à coté de parents accompagnés deux enfants si beaux qu’ils figureraient sans problème dans le catalogue de la collection Printemps/ Ete 2011 de Tommy Hilfiger kids.

L’appartement est dans un bloc d’immeubles glauque, situé dans un district de Londres qui craint, bizarrement positionné entre deux quartiers bobos. Ma soeur habite au 11ième étage d’un Council Flat, un equivalent des HLM français, avec sa fille au père inconnu, sous-louant une des 4 pièces disponibles à un ami, les laissant sans salon, qui est devenu la chambre de ma soeur et l’endroit où ma niece est souvent laissée à son propre ennui devant la télé ou le lecteur de dvds portable pendant que ma soeur passe tout son temps libre (elle ne travaille pas) sur son ordinateur.

L’appartement est rempli de choses, de trucs, de machins, il y a à peine de la place pour s’asseoir. Ma soeur me propose un thé et me laisse le boire, seule, sur une chaise de la cuisine à coté de la caisse puante du chat. Je regarde autour de moi et voit les papiers peints qui se décrochent du mur, les traces d’humudité sur les plafonds, les pans entiers de placards recouverts de dessins au feutre que ma niece a du produire sans que ce soit jamais nettoyé. Je fais remarquer à ma soeur qu’il n’y a plus de papier dans les toilettes « Va dans la cuisine, il y a du Sopalin » est sa réponse.

Je coupe les ongles de ma nièce, qui sont longs et noirs. A part ça, elle est jolie dans sa robe rouge et blanche et met fièrement les petites ballerines à fleurs que je lui ai apporté. Elle n’a pas l’air malheureuse. Elle attend impatiemment que le taxi passe nous chercher et nous emmène à la fête d’anniversaire que sa mère lui a préparé. C’est ce qui me frustre le plus je crois : je sais ma soeur capable mais elle choisit toujours la facilité, ce qui va l’arranger.

Elle a préparé une enorme valise de vetements, jouets et livres qu’elle a conservé pour Gugu et me donne un cadeau à lui remettre pour Noel, mais elle ne l’a pas emballé car elle « n’a pas eu le temps » bien que je sais pertinemment qu’elle lui a acheté en décembre et qu’à part emmener et chercher ma nièce de l’ecole, elle ne fait pas grand chose de ses journées.

Je me sens coupable de la juger mais je ne la comprends pas. Si seulement nous n’étions que différentes, je pourrais peut etre essayer mais ce n’est pas le cas, elle vit d’une façon qui me depasse et j’ai peur pour elle, peur que celà ruine l’avenir de ma nièce.

Et j’irais meme plus loin : je crois que j’ai honte de ma soeur. Je crois que si ce n’etait pas ma soeur, je ne l’aimerais pas. Pas parce qu’elle vit dans une tour mais parce qu’elle a perdu toutes les valeurs que mes parents nous ont inculqué, qu’elle ne voit pas le mal potentiel qu’elle fait à sa fille. Elle pourrait très facilement travailler mais prefere vivre des aides sociales et du fait qu’elle est une mère célibataire. Que la famille qui l’a toujours soutenue et acceptée est qualifiée de « chiante », qu’elle est arrivée à l’enterrement de son parrain, le frère de ma mère, en mini-jupe ras la touffe et blouson tête de mort, qu’elle ne peut pas passer un repas sans jouer à un jeu sur son téléphone. C’est une adolecente mal-elevée de 36 ans.

La fête d’anniversaire etait réussie. Des gamins couraient partout, le sourire aux lèvres, et ma soeur etait parfaite en animatrice de Musical Statues, Pass the Parcel et la classique Piñata. C’est pour ça que je ne veux pas laisser tomber. Parce que j’ai toujours espoir que tout ça change et que je veux être là au cas où elle en a besoin. Je ne me place pas en fille parfaite et irréprochable, mais j’ai envie de croire qu’au moins, en ce qui concerne Gugu, je fais du mieux que je peux.

Je jette ma dernière cigarette de la journée, seul luxe que je me permets quand je suis loin de Gugu, avant de remonter dans le train vers Birmingham. Cette fois, je suis en 2nde classe et le train est bondé de monde. Je m’assieds près de la fenêtre, vaguement nauséeuse de cette Mayfair dont je n’ai plus l’habitude, et pose mon casque sur mes oreilles, esperant me défaire de tous les sentiments de gachis qui m’assaillent, je veux fuir au plus vite.

Un type s’installe à coté de moi et s’endort presque aussitot. Je le regarde vasciller dangereusement en ma direction jusqu’à ce qu’il s’ecroule sur moi comme un poids mort. Il se relève brusquement et s’excuse à profusion. Il me demande d’où vient mon accent. Le piège se referme : il me tient la jambe jusqu’à Birmingham en me racontant ses voyages en Europe dans le moindre détail. Il me promet de me dédicacer une chanson dans le programme qu'il anime sur une radio du Shropshire. Tant qu’à faire, je lui demande de passer « Destination anywhere » des Marvelettes.

Même si je ne l’entends pas, je sais que quelqu’un s’y reconnaitra forcément.

03/03/11

About a girl

Longtemps, j’ai eu envie de mourir. Je n’ai jamais rien fait pour, mais au fond de moi, j’esperais être victime d’un accident, je traversais les routes sans vraiment regarder, je me disais que peut-être avec un peu de chance j’allais être atteinte d’une maladie incurable même si bien sur, une mort rapide était plus souhaitable. Pendant 3 ans, je suis allée toutes les semaines m’asseoir dans le canapé en cuir marron vieilli d’une psychiatre, je prenais religieusement mes petits comprimés de Zoloft et parfois de Lysanxia quand je faisais de grosses crises de panique. J’ai enchainé les relations minables parce que je ne me croyais pas assez bien pour avoir quelque chose de décent. J’etais tellement centrée sur moi-même, sur mon ressenti, que j’en ai probablement négligé les autres, qui, eux, étaient toujours là pour moi.

J’étais depressive, tout sentiment neutralisé par les petites pilules supposées du bonheur, je passais des heures dans mon lit à ne vouloir rien, à être vide, à pleurer par habitude, pour me débarasser de tout ce dont je ne pouvais pas parler. La nuit, je m’accrochais à mon lit pour ne pas me jeter par la fenetre. J’ai vécu comme ça bien plus longtemps que mon entourage ne le pense, jusqu’à récemment, où le fait de devoir dormir dans un appartement en étage élevé me ramenait à ces pulsions nocturnes morbides.

Pourtant, on ne pouvait pas me reprocher d’être une fille sombre, j’etais plutot de compagnie agréable, je n’ai jamais été ouvertement triste. Je préférais m’enfermer avec mes démons et les laisser me bercer jusqu’à l’endormissement, en esperant juste que plus jamais ils ne me réveilleraient.

Puis, comme pour un deuil, mon mal-être s’est attenué doucement, sans vraiment jamais disparaitre : il est toujours là comme une présence spectrale, menacant parfois de reprendre le dessus. Mais je ne le laisse pas, je ne le laisse plus. J’ai appris à me battre contre moi-même, sans bequille medicamenteuse, sans psy, juste moi et cette volonté que je sais fragile.

Avoir un enfant ne m’a pas sauvée, j’ai voulu Gugu quand j’ai compris que je voulais vivre et que j’ai réappris à vouloir vivre, à me ré-ouvrir sur le monde, même si il ne me plait pas toujours. Ca a pris du temps, mais lorsque je regarde en arrière, je me rends compte que mon instinct de protection a été le plus fort. Et souvent, je me dis que si je n’étais pas née dans la famille que j’ai, entourée d’amis si comprehensifs malgré cette maladie incompréhensible, je ne serais certainement plus de ce monde. La depression est un cancer de l’âme, la culpabilité de ne pas savoir être heureux alors qu’on a tout pour en plus.

J’ai tellement longtemps voulu me conformer à ce que je n’etais pas, qu’aujourd’hui je ne m’excuse plus jamais de ce que je suis.

17/02/11

Tenue correcte exigée

Dans 1 mois et 5 jours, Gugu aura 2 ans.

« Le temps s'en va, le temps s'en va, madame ;
Las ! Le temps, non, mais nous nous en allons. » me disais-je, toute d’humeur ronsardienne que j’etais ce jour-là (j’aime donner une tournure dramatique aux évènements du quotidien et draper mon corps meurtri d’un linceul de poésie en buvant mon skinny chai latte sur ma réédition du fauteuil oeuf d’Arne Jacobsen).

Avoir un enfant, un petit être tout neuf, tout frais, tout rose, qui sent bon (mais un peu le pet froid aussi) et qui ne sait pas encore comme le monde dehors est moche et sale ramène inexorablement à sa propre décrépitude.

Quand on est un être cynique et peu emprunt au gif animé de licorne 1er degré comme moi, on apprend les règles d’utilisation de l’enfant en réseau social : sur Facebook, il est de bon ton de poster quelques photos de la créature et d’attendre patiemment les commentaires de ses « amis » sur l’incroyable grace et mignonneté de notre progéniture, commentaires que publiquement nous rejeterons en les traitant de « niais » mais qu’en privé nous relirons avec en nous disant que Jean-Pâté, un type vaguement croisé à une soirée Samba dans une discothèque de Gueugnon en 2001, a drolement raison et que notre « petite puce » (ou « petite crevette si vous faites dans le fruit de mer) est effectivement terriblement « choupignonette ».

Sur Twitter, c’est plus simple, tu dois juste faire croire que tu es une mère vaguement indigne (mais aimante)(mais indigne). Le follower n’est pas interessé (à tort) de savoir si ton adorable chérubin a vomi ses carottes sur la couette Cath Kidston de Maman, qu’elle a eu en soldes, certes, mais quand même ça fait chier, ou si il a fait une formidable peinture impressionniste du chat des voisins qui te pousse à penser qu’il est probablement la réincarnation de Sisley avec le business acumen de Bernard Tapie (parce que bordel, il faudra bien les vendre ces croûtes).

Mais en vérité, je vous le dis (Saint Jean m’a piqué tous mes meilleurs débuts de phrase), derrière les portes closes, je suis une mère gentille, patiente, je réclame bêtement « des bisous » et « des calins » en chassant Gugu à travers la maison (mais elle préfère largement me donner des coups de boule dans le menton), je m’occupe bien d’elle, m’inquiète quand elle n’a pas fait caca depuis 2 jours ou a le front « un peu chaud » (hein ? tu trouves pas ? hein ? je crois que je l’ai entendu tousser cette nuit. SISIJETEJURE. Comment ça elle a une température de 37 ? c’est IMPOSSIBLE, ce thermomètre doit être cassé. Vas-y, prends ta temperature pour voir. 36 ? AH TU VOIS C’EST CE QUE JE DISAIS).

Alors le monde peut continuer à être moche et sale, le cynisme ne passe pas notre porte, je bois du thé au chat en compagnie de Teddy l’ours blanc et du bébé Corolle qui sent la vanille, je sais que ça ne durera que le temps d’un battement de cils, alors je préserve et entretiens ces moments comme les jolies fleurs d’un jardin éphémère.

07/02/11

Tape tape dans tes mains


Assise près de la cheminée, je lisais tranquillement « L’Obvie et l’Obtus » de Roland Barthes (ou etait-ce Closer avec le témoignage de Joelle P. « Le pénis de mon mari est resté coincé dans mon oreille pendant 6 jours suite à une mauvaise blague » ? ma mémoire me joue des tours) tandis que Gugu jouait avec le Camper Van Fisher Price presque aussi vieux que moi sur le tapis d’Orient du salon de la maison de mes parents.


Je la regardais en coin, me rappelant les heures passées à nous amuser avec ma soeur avec les petits bonhommes accompagnant le camping car, particulierement nos deux petites figurines préférées que nous avions affectueusement nommées, et ce sans la moindre ironie, Angine et Branchite.


Cela faisait un an que je n’avais pas mis les pieds à Lyon mais après avoir passé un Noel anglais plutot morose (je n’ai finalement pas eu de déodorant mais un shampoing 2 en 1 Dove et un tube de dentifrice « gencives sensibles »), j’ai pris deux billets pour que Gugu et moi passions une semaine en France afin qu’elle puisse connaitre la joie du Baeckeoffe maison de ma mère, des Kango et de glousser dans le dos des filles en manteaux Desigual, dont les motifs ressemblent fortement au vomi que Gugu a fait dans l’avion du retour.


Je vois bien que vous êtes en train de penser que j’ai du abandonner ma fille à mes parents pour pouvoir me livrer à des activités festives, incluant des soirées au Macumba à boire du Malibu ananas dans des verres à cocktail en forme de verge bifurquée flanquée de deux enormes couilles garnies de glaçon pour garder la boisson bien fraîche en me frottant au torse viril d’un strip-teaser appelé Michel, qui vient du 34, trouve Cecile de Menibus bonne et adore danser sur les Blak-aïe-piz.


C’est bien mal me connaitre car je vis une vie de quasi-nonne (le quasi etant que je m’autorise parfois un petit juron à caractère religieux) depuis pratiquement 2 ans et demi et j’ai donc passé mon séjour presque cloitrée dans la confortable maison familiale, à manger du pain (en cachette, car ma mère insiste toujours pour qu’on finisse la vieille baguette moisie avant d’entamer le pain frais et chaud, qui devient donc rassi quand on a enfin droit de l’approcher) et à jouer à servir du thé imaginaire à un nounours borgne et deux poupées scalpées.


J’avais vraiment envie de passer du temps avec Gugu, que je ne vois finalement pas tant que ça (la vie à la mine est difficile et prenante) et de profiter de mes parents, qui ne rajeunissent pas (incroyablement). Ma mère, qui bosse encore 70 heures par semaine, n’est pas le genre Caroline Ingalls avec son tablier et ses innombrables tartes aux pommes et ne rien faire pendant plus de 3 jours est une sorte de miracle pour elle (je la soupconne d’etre hyperactive mais de n’avoir jamais eu de diagnostic).


Cela dit, lorsque ses petites filles sont là, elle aime beaucoup leur lire des livres. La maison regorge de mini-bibliothèques composées de biographies, d’essais, d’oeuvres classiques et il y a bien sur la bibliotheque des enfants (chose que j’ai reproduite chez moi car au moins Gugu ne touche pas à nos bouquins avec ses gros doigts qui collent)(pourquoi est ce que les doigts des enfants collent TOUT LE TEMPS ?).


Gugu en ce moment est totalement obsédée par Petit Ours Brun, c’est un peu son Ron Hubbard à elle, elle ne veut lire que des livres qui parlent de lui et de ses formidables aventures (Petit Ours Brun fait du toboggan, Petit Ours Brun mange une tartiflette, Petit Ours Brun fait un prout).


Il fut donc normal que lorsque ma mère lui proposat de lire un livre, Gugu choisit « Petit Ours Brun se fache avec Maman ». Je dois quand meme preciser que 30 minutes avant, ma mère avait ouvert une bouteille de champagne « comme ça, pour rien juste parce que tu es là».


Ma mère commence donc la lecture et à la troisième page, on apprend la raison du litige entre Petit Ours Brun et sa maman : le petit chenapan a proféré un gros mot !


Et ma mère se retourne vers Gugu, la coupe de champagne à la main et le port de tête à la Patsy Stone, puis lui dit, royale:


« A mon avis, il lui a surement dit : grosse pouffiasse ».

09/12/10

Auld Lang Syne

L’année dernière, le 24 décembre, toute la famille se tenait dans la grande église du village autour du cercueil de ma grand-mère. Vous avouerez qu’on peut pas faire beaucoup plus pourri comme réveillon.

Cela dit, cette année, nous resterons sur notre petite île à gros. Le 24 au soir, les Anglais ne passent pas la soirée en famille à se baffrer de foie gras et saumon jusqu’à ce que mort s’ensuive, non, non, ils vont au pub avec des amis où ils boivent des litres de lager au goût de pisse de chat leucemique (notez l’image DROLE mais en meme temps, si tu penses vraiment à un chat leucemique, dans moins d’une minute tu as la larme à l’oeil). Mais nous on est pas des vrais Anglais et on a pas d’amis alors on va rester à la maison devant la cheminée enroulés dans des plaids en ecoutant All I want for Christmas is you (parce que qu’on sera bourrés bien sur, sinon on ecouterait un podcast de 2000 ans d’histoire sur le Jacobinisme).


Mes collègues me demandent si je suis triste de ne pas passer Noel en famille. Au début, je croyais que ça allait probablement me déprimer un peu mais je me suis vite rendue compte que j’allais passer Noel en famille : une petite famille certes, mais une famille quand même. Ce qui me deprime en revanche, c’est que le 25, nous allons chez les parents de A-Boy.


Ca fait quelques mois que la mère de A-Boy me tanne avec les traditions familiales et qu’elle veut absolument mes les imposer alors que moi aussi j’ai des traditions familiales : m’engueuler avec ma soeur le 23, se reconcilier le 24, nous re-engueuler le 26 (le 25 on est trop pleines de bouffe). Se moquer de ma mère qui chaque année nous propose de faire un Noel dietetique et finit par acheter la plus grosse bûche de la patisserie. Lire des vieux Paris-Match près du feu et jeter les emballages des papillottes Revillon dans la cheminée alors que mon père n’arrête pas de nous dire que ça etouffe les flammes (mais rendez vous compte, la poubelle est dans la cuisine, qui est au moins à 6 mètres du salon)(en plus, ça colore les flammes en bleu et vert, ce serait une honte de se priver de ce spectacle dedadent). Somnoler devant un vieux film rediffusé pour la 104ieme fois en bavant un peu de jus de dinde. Decorer le sapin avec un goût defiant toute l’oeuvre de Jeff Koons. Dire « Rhoooooo non » quand ma mère nous propose de sortir le vieux retroprojecteur et de regarder les diapos de notre enfance alors qu’on en a secretement envie.


Chez A-Boy, la tradition c’est de manger de la soupe aux algues le 25, d’ouvrir les cadeaux après le speech de la Reine (qui est à 15h le 25, est ce que vous vous rendez compte comme c’est HORRIBLE de devoir attendre tout ce temps pour ouvrir les cadeaux, surtout quand on a un gosse ?), de recevoir un « stocking filler », c’est à dire une chaussette de Noel remplie de cadeaux nuls comme du deodorant ou de la colle à bois et, nouvelle tradition dont j’ai été avertie hier soir, que Gugu offre un cadeau à leur cher fils (que sa mère va acheter et me donner et je dois faire SEMBLANT que c’est Gugu qui lui offre et qu’elle a bossé chez MacDo tout l’été pour pouvoir lui faire plaisir)(j’espère bien qu’il feindra au moins la surprise).


Evidemment, quand j’ai expliqué comment se passait Noel chez nous à la mère de A-Boy, elle me disait « QUOI ? vous n’avez pas de stocking fillers ? mais qu’est ce que vous devez être MALHEUREUX ! » (c’est vrai quoi, moi, si on m’offre pas du déo à Noel, j’en mets pas), « HAN vous regardez la télé alors que c’est tellement plus sain de faire un puzzle de 1500 pièces en macramé ! » et lorsque je me suis offusquée qu’une gamine de même pas 2 ans allait offrir quelque chose à son père qu’elle n’aurait pas au moins fabriqué de ses blanches mains, elle m’a retorqué « Mais NOUS, on l’a toujours fait ».


Si ça lui plait de croire que son fils est assez crétin pour croire qu’une gamine qui mange ses brocolis avec ses lunettes de soleil est allée à Waterstones lui acheter « The Cambridge Encyclopedia of Language » avec ses économies gagnées en vendant ses crottes de nez, grand bien lui fasse.


Jingle all the way !

22/11/10

Où tu voudras, quand tu voudras.

Il y a l’été indien et puis il y a l’hiver anglais.


Je marche dans la boue marronnasse épaisse et glissante des feuilles mortes sur le trottoir longeant Warley Woods. Les grands arbres sont stoïques et aussi indifférents à mon passage qu’à la pisse des chiens qui couvre leurs troncs plein de mousse moite. Il fait froid et j’avance dans le brouillard, la bouche et le nez cachés dans ma grosse echarpe de l’année dernière. Impossible de penser, il faut se concentrer sur chaque pas pour ne pas tomber et quand même marcher assez vite pour ne pas rater le bus de 7h54.


Toujours les mêmes personnes qui attendent sous l’abribus jaune et vert. Quelques gamins qui vont à l’école, cette mère avec ses deux enfants qui mangent des chips, cette grosse infirmiere en tenue du NHS. Quand l’un manque à l’appel, on se sent presque perdu.


J’ai tellement hâte que tout ça finisse. Et tellement peur.


Quels que soient mes sentiments sur ce pays et les raisons pour lesquelles je veux le quitter, ma fille est née ici, ce sont ses racines et elles sont donc un peu devenues les miennes. Le problème des décisions, c’est que l’âge dicte leur caractère irreversible. Je me sens parfois prisonnière des autres alors que je suis foncièrement une fille indépendante. Du moins, c’est ce que j’aime croire.


A-Boy tous les jours me lance de nouvelles idées, au cas où je ne serais pas bien convaincue qu’il n’a pas vraiment envie de se retrouver en France à nouveau.


« Et si on partait en Argentine ?


- Mais quelle bonne idee, nous qui parlons couramment espagnol ! Je pourrais reciter à tout le monde avec fierté La senorita del abanico va por el puente del fresco rio que j’ai appris en 1ère.


-Moi je sais dire tortilla, c’est un bon debut non ? Et puis il y a beaucoup de Gallois en Argentine, je ne serais pas trop depaysé. Par contre j’aime pas trop Shakira.


- Elle est colombienne.


- Ah ouais, je me disais bien qu’elle devait se droguer »


Il est comme un gamin lâché chez Countries’R’Us, proposant le Japon, la Suède, la Belgique, ah mais non pas la Belgique parce qu’on lui a volé son sac en 1998 et qu’il n’a pas encore pardonné au peuple, la Mongolie, le Bhoutan du Sud-Ouest mais bon pas l’Italie quoiqu’on pourrait y reflechir quand même parce qu’il y a des pizzas.


Il se tait et retourne écouter son podcast sur Hume enfoncé dans le Togo abimé, bien content de me laisser méditer sur ses bonnes paroles.


Gugu lève les yeux de son Moomin, me regarde et dit :


« Oh dear »